[Image] Conférence du 2 février, cnam université de tous les savoirs Texte du conférencier Les signaux neuronaux Philippe Ascher Ce texte est la propriété de l'Université de tous les savoirs, son utilisation est personnelle. Toute utilisation frauduleuse, notamment à des fins lucratives, sera poursuivie. La conception moderne du système nerveux comme un réseau de neurones s'est définitivement établie dans les années 1950 après la consolidation des notions de neurone et de synapse par les premiers clichés de microscopie électronique. A cette époque le cerveau était déjà comparé à une calculatrice (bientôt à un ordinateur), et cette comparaison, souvent faite, et souvent critiquée, a le mérite de souligner une évidence trop souvent négligée, à savoir que le système nerveux effectue des calculs. En 1950 la nature des signaux comme la nature des calculs effectués par les neurones et les synapses était presque totalement mystérieuse. Cinquante ans plus tard, en savons-nous beaucoup plus sur les signaux neuronaux et les opérations de calcul qu'effectue le système nerveux ? D'une certaine manière, les progrès dans ce domaine ont été moins radicaux que dans d'autres, dans la mesure où l'opération essentielle a sans doute été le recensement des signaux et l'identification des molécules qu'ils impliquent. Le nombre de ces molécules (qu'il s'agisse des canaux ioniques, des neurotransmetteurs ou de leurs récepteurs) est beaucoup plus important que ce que l'on avait imaginé. En passant en revue les acquisitions les plus marquantes, je voudrais essayer de montrer que nous sommes sans doute arrivés à un moment où le recensement est en voie de s'achever, et au début d'une période où l'analyse des opérations de calcul va pouvoir s'appuyer sur des modèles réalistes de la structure et du fonctionnement des neurones. 1/ Les signaux électriques rapides. Potentiel d'action et potentiels synaptiques Le cerveau effectue ses opérations principales dans une échelle de temps où l'unité de base est la milliseconde. Cette échelle est celle qui permet la rapidité des calculs "intégratifs". Elle ne peut être utilisée que parce que le système nerveux dispose de signaux rapides, potentiel d'action et potentiels synaptiques. On peut faire remonter le premier soupçon de l'existence de ces signaux à la fin du 17e siècle, pendant la controverse entre Galvani et Volta sur l'interprétation des expériences de Galvani sur la contraction de muscles de Grenouille. L'an 2000 marque le 200e anniversaire de la publication où Alessandro Volta décrit la fabrication de la "pile" "voltaïque". L'immense succès scientifique et technique qu'a représenté l'invention de la pile a souvent conduit à estimer que Volta avait gagné dans sa controverse avec Galvani. Mais, comme l'ont montré des travaux récents, le succès de Volta ne signifiait pas la fin de l'hypothèse de Galvani suivant laquelle il existait une "électricité animale" accumulée dans les cellules et "libérée" par certaines stimulations. Certes, dans les expériences de Galvani, l'électricité intervenait à la fois comme stimulus et comme réponse et Volta avait raison en montrant que le stimulus électrique qu'utilisait Galvani dans les "expériences du balcon" n'était pas d'origine animale. Mais Galvani avait raison en proposant l'existence d'une "électricité animale". Potentiel d'action et potentiels synaptiques sont les manifestations de cette électricité, et leur caractérisation va s'affiner dans les 150 années suivantes jusqu'aux années 50 pendant lesquelles, grâce aux électrodes intracellulaires, ils vont être enfin correctement décrits. Le potentiel d'action est identifié comme un signal "tout ou rien", de l'ordre de 100 mV, d'une durée se mesurant en ms. Il apparaît lorsque la cellule est dépolarisée au-delà d'un potentiel dit "seuil". Les potentiels synaptiques sont des signaux de plus petite amplitude, gradués, qui peuvent être dépolarisants (excitateurs) ou hyperpolarisants (inhibiteurs). Le neurone est perçu comme in "intégrateur" capable de faire la somme (algébrique) des potentiels synaptiques. Si cette addition permet au potentiel de membrane d'atteindre le seuil du potentiel d'action celui-ci est émis. Sinon, le système revient au repos. 2/ Tous les signaux rapides utilisent des canaux ioniques Cinquante ans plus tard, ce cadre conceptuel est encore intact mais on comprend les mécanismes moléculaires des potentiels d'action et des potentiels synaptiques, et de nombreux autres signaux électriques. Les auteurs des années 50 (Hodgkin et Huxley, Katz, Eccles en particulier) avaient montré que potentiel d'action et potentiels synaptiques impliquaient des "changements de conductance" : sous l'influence de variations de potentiel (dans le cas du potentiel d'action) ou de la liaison d'un neurotransmetteur (dans le cas des potentiels synaptiques) la membrane du neurone modifie sa perméabilité aux ions et laisse passer certains d'entre eux de manière préférentielle. On se demande si les ions traversent la membrane à travers des protéines ou à travers la phase lipidique, mais peu à peu on se convainc que les ions ne traversent les membranes qu'à travers des protéines. Les canaux ioniques et l'irruption de la génétique moléculaire va emporter les dernières résistances en montrant que ces canaux sont des protéines dont on connaît désormais les séquences et dont on commence à comprendre la structure. Quelques images illustrent les étapes de cette évolution. - La première est un des enregistrements de canaux uniques enregistrés en utilisant la méthode de patch-clamp, inventée par Neher et Sakmann. On y voit l'ouverture de canaux individuels. Le fait que le courant ait une intensité identique dans tous les cas montre qu'il s'agit d'une molécule unique. Le fait que le courant se mesure en pA indique que la molécule en conformation ouverte laisse passer plusieurs millions d'ions par seconde : il s'agit donc bien d'un "canal" aqueux, où les ions passent à des vitesses qui excluent que le transfert d'un ion individuel implique des changements de conformation substantiels de la protéine responsable du transfert. - La seconde montre des schémas proposés par Clay Armstrong pour expliquer l'histoire des concepts sur la structure des canaux et sur l'origine du phénomène "d'inactivation" : la proposition qu'une "balle" attachée à une "chaîne" bloque le canal après ouverture de la "porte" a été totalement confirmée par la biologie moléculaire. - La troisième est l'image de la structure du canal K obtenue en 1998 par le groupe de R. MacKinnon à partir du premier canal cristallisé. On y voit la confirmation des schémas de Armstrong et Hille, avec un vestibule dans lequel les ions entrent à l'état hydraté, puis, dans une partie plus étroite, la zone où l'ion déshydraté remplace ses interactions avec l'eau d'hydratation par des interactions avec les oxygènes des carbonyles de la paroi du canal. Ainsi des croquis, "dessinés sur le coin d'une nappe" se trouvent avoir anticipé avec une préscience étonnante les données "dures" de la biologie moléculaire et de la biologie structurale. Le nombre de canaux ioniques clonés a crû très rapidement (ils se comptent aujourd'hui en centaines) mais ce nombre est en train de se stabiliser : il n'existe pratiquement plus de changement de conductance identifié par les électrophysiologistes en regard duquel on ne puisse mettre un ou plusieurs candidats de séquence connue. L'année 1998 a vu le clonage des deux derniers canaux majeurs : les canaux IT et Ih. Il vaut la peine de s'attarder un instant sur ces deux canaux qui ne contrôlent ni potentiel d'action, ni potentiel synaptique mais l'émission de bouffées rythmiques de potentiels d'action, c'est-à-dire un signal périodique. 3/ Les signaux périodiques utilisent eux aussi des canaux ioniques Les émissions rythmiques de potentiels d'action impliquées dans de nombreux phénomènes physiologiques ou pathologiques - c'est le cas du sommeil, où l'on sait depuis longtemps que des oscillations synchrones des neurones corticaux "signent" les différents états de sommeil ; c'est le cas des activités motrices rythmiques comme la marche, la nage ou la respiration ; c'est le cas des foyers épileptiques. Au-delà, le rôle attribué aux oscillations dans le fonctionnement cérébral croît régulièrement. Les mécanismes des oscillations du potentiel de membrane sont extrêmement variés, certains impliquant des propriétés associées dans un seul neurone, d'autres dépendant des interactions entre neurones dans des "circuits oscillants". Dans le cas des oscillations liées aux rythmes du sommeil, un des éléments essentiels du rythme est l'association des deux canaux ioniques IT et Ih dans un même neurone thalamique. IT est un canal activé par dépolarisation, comme les canaux du potentiel d'action, mais il diffère de ces derniers par le fait qu'il s'ouvre dans une zone de potentiel "basse". Par ailleurs, IT est sélectif pour les ions Ca. L'existence de ce canal avait été déduite dès 1981 par Llinas et Yarom d'expériences montrant que si on dépolarisait un neurone (olivaire) à partir d'un potentiel de -40 mV, on obtenait une décharge de potentiels d'action à fréquence régulière, mais que si la dépolarisation se faisait à partir de -80 mV les potentiels d'action se groupaient en une bouffée ("burst") suivie d'une période silencieuse. La dépolarisation à l'origine de cette "bouffée" est due à l'ouverture de canaux Ca. L'inactivation de ces canaux est responsable de la terminaison de la bouffée ; elle explique aussi que, si on dépolarise la cellule de manière continue, le courant IT s'inactive et l'on n'observe plus que la décharge classique de potentiels d'action à fréquence régulière. Ih possède la propriété rare d'être ouvert par une hyperpolarisation. Comme il laisse passer les cations, son ouverture conduit à une dépolarisation. De ce fait Ih est à l'origine d'un processus de rétroaction négative : lorsque le neurone portant Ih est hyperpolarisé, l'ouverture de Ih tend à le repolariser (et inversement). Dans les neurones thalamiques, c'est la repolarisation qui termine le potentiel d'action qui hyperpolarise le neurone, déclenchant l'ouverture de Ih et la dépolarisation "pace-maker". Lorsque celle-ci atteint un certain niveau, IT se substitue à Ih pour prolonger la dépolarisation jusqu'à ce que l'on arrive au seuil des potentiels d'action classiques. 4/ Les dendrites peuvent amplifier les potentiels synaptiques excitateurs et peuvent même conduire des potentiel d'action Le modèle le plus ancien du neurone, souvent appelé aujourd'hui "integrate and fire" ("intègre et décharge"), est caractérisé par l'existence de deux zones de potentiel : une zone située sous le seuil, où se fait la somme des entrées ; une zone au dessus du seuil où il y a émission d'un potentiel d'action "tout ou rien". Le résultat de l'addition des potentiels synaptiques dépend non seulement de leur amplitude mais aussi de leur cinétique (montée rapide, décours plus lent) et de l'intervalle à laquelle se succédent les messages. Le décours dépend à son tour de plusieurs paramètres (résistance d'entrée de la cellule, cinétique de la liaison entre transmetteur et récepteur et les premiers essais de modélisation) mais aussi de la géométrie du neurone. Dès les années 50 on avait réalisé que la réception des signaux et leur émission se faisaient en des régions différentes : chez les Vertébrés les contacts synaptiques se font sur le soma et les dendrites, alors que le potentiel d'action semblait naître dans une région critique de l'axone, le "cône axonique" ou "segment initial". On avait très tôt noté le problème posé par l'intégration au niveau du cône axonique, des signaux reçus par les branches les plus lointaines des dendrites. Il semblait que ces signaux devaient être si considérablement atténués entre dendrite et axone qu'on avait peine à comprendre quel rôle physiologique ils pouvaient jouer. Au cours de ces dernières années le problème a sans doute été résolu par la démonstration que les dendrites possèdent des canaux sensibles au potentiel et ne sont pas (ou rarement) passifs. Un potentiel synaptique dépolarisant (excitateur) peut être amplifié par la présence de courant actifs (courants Na, courants Ca) ; il peut aussi être atténué, ou raccourci, par d'autres courants sensibles au potentiel (courants K+, courants Ih). Il apparaît désormais nécessaire d'établir des calculs "locaux" de l'évolution des courants. Qui plus est, les dendrites sont capables de développer des potentiels d'action ce qui résout le problème de la transmission des messages venus des territoires dendritiques les plus lointains. Enfin dans beaucoup de neurones les dendrites sont le siège de potentiels d'action "antidromiques", se propageant du segment initial de l'axone vers les dendrites, en violation de la "loi de polarisation dynamique" selon laquelle le potentiel d'action ne devait pouvoir se propager, dans les conditions physiologiques, que dans le sens "orthodromique" (des dendrites vers l'axone). La rétro-propagation du potentiel d'action informe les synapses excitatrices activées que leur action a conduit à l'émission d'un potentiel d'action. 5/ Les signaux lents : aminés, peptides, stéroïdes Si les calculs du cerveau s'effectuent dans des temps qui vont de la milliseconde à la seconde, alors que la mise en place du réseau, mais aussi ses modifications au cours de la vie de l'animal, se déroulent sur des minutes, des heures, des jours. On pouvait penser que les signaux utilisés par le réseau en action n'étaient pas les mêmes que ceux utilisés pour le construire. Cependant, on ne peut établir une frontière temporelle sommaire entre les deux domaines, en particulier parce que certaines opérations du réseau (mémoire, apprentissage) s'effectuent à des échelles de temps qui sont proches de celles du développement. Elles utilisent des signaux "lents". Dans les années 40, à l'époque du "tout électrique" (les signaux électriques étaient les seuls connus), quelques essais ont été tentés pour construire des messages persistants en imaginant des circuits "réverbérants" dans lesquels les messages "tourneraient" en attendant d'être utilisés à l'exécution des mouvements ou des comportements. Mais les limites de ces modèles apparurent rapidement, et une première série de solutions plus réalistes fut offerte par la découverte qu'existaient dans le cerveau des messagers chimiques "lents" du type de ceux utilisés dans les systèmes endocrines. Comme les neurotransmetteurs, les hormones sont libérées par une cellule et vont agir sur une autre, mais les deux types de "messagers intercellulaires" diffèrent par la sensibilité de leur cible, qui est couplée à une différence temporelle. Le neurotransmetteur est libéré à très courte distance de sa cible : il n'a qu'à franchir les quelques centaines d'Angströms de la fente synaptique pour se fixer sur une plage de récepteurs à haute densité et à faible affinité. Qui dit faible affinité dit bref "temps de résidence" : le neurotransmetteur se détachera très vite de son récepteur, et la synapse, remise à zéro, pourra accepter un nouveau message. Dans le cas d'une hormone, par contre, la source est souvent très éloignée de la cible (en particulier lorsque la cible ne peut être atteinte que par la voie circulatoire) et les molécules atteignant la cible sont donc inévitablement diluées au cours de leur trajet. Le système ne peut dès lors fonctionner que si les récepteurs de la cible sont de haute affinité, ce qui suppose un long temps de résidence. Il faut aussi, pour que le système fonctionne, que l'activation d'un récepteur soit amplifiée par diverses cascades intracellulaires. C'est pourquoi, alors que les concentrations actives des neurotransmetteurs classiques se mesurent en centaines de micromoles, et les temps de résidence en ms, pour les hormones les concentrations se mesurent en nanomoles ou picomoles, et les temps de résidence en secondes et minutes. La découverte que la plupart des hormones caractérisées dans les systèmes endocrines (amines, peptides, stéroïdes) sont présentes dans le cerveau fournissait une explication simple des processus cérébraux lents. Le nombre des molécules de ce type est très important : c'est en centaines que se comptent aujourd'hui les "neuropeptides". Ces transmetteurs lents sont pour l'essentiel stockés dans des vésicules séparées de celles qui contiennent les transmetteurs "rapides", mais les deux types de vésicules se trouvent fréquemment dans les mêmes terminaisons et la co-libération d'un transmetteur "lent" et d'un transmetteur "rapide" est extrêmement fréquente (un des exemples les plus classiques est celui des neurones sensoriels, qui libèrent tous au moins deux transmetteurs). Des données récentes montrent que certains neurones peuvent libérer deux transmetteurs rapides (c'est ainsi que les interneurones inhibant les motoneurones libèrent les deux transmetteurs inhibiteurs que sont la glycine et le GABA). Au delà, il n'existe aucune frontière franche entre les signaux peptidiques "hormonaux" et ceux qui sont rangés sous le terme de "facteurs de croissance", et qui, longtemps été associés avec l'échelle de temps des processus de développement, sont maintenant reconnus agir dans le cerveau adulte. Si l'introduction de molécules "hormonales" dans la pensée neurobiologique permettait d'introduire une dimension temporelle "lente", le fait que ces molécules soient capables de diffuser loin de leur site de libération (même si des enzymes de clivage limitent souvent leur durée de vie) suggérait des effets peu spécifiques, "diffus", ou "trophiques". Mais en fait la multiplicité des cibles d'un modulateur ne signifie pas nécessairement perte de spécificité. C'est ainsi que dans le système stomatogastrique des Crustacés, l'effet de certains modulateurs apparaît être une "reprogrammation". Le réseau initialement utilisé dans une configuration où trois oscillateurs opèrent séparément (œsophagien, pylorique, gastrique) est reconfiguré par le modulateur, et les mêmes neurones servent à exécuter une autre opération, la déglutition. 6/ Détecteur de coïncidence et plasticité synaptique Le système nerveux est plastique. Une des premières tentatives d'interprétation de cette plasticité par des processus cellulaires a été tentée par le psychologue canadien Donald Hebb en 1949. Elle est devenue fameuse après la découverte de la "potentialisation de longue durée" (LTP). A certaines synapses identifiées une stimulation à haute fréquence de quelques secondes peut modifier l'efficacité synaptique pour une durée de plusieurs heures, et même de plusieurs jours. Dans la synapse la plus étudiée, une synapse de l'hippocampe, on sait que : - lorsque la fibre présynaptique est stimulée à faible cadence, le potentiel synaptique enregistré dans le corps cellulaire, est dû à l'activation de récepteurs au glutamate de type AMPA-R. Il est de taille constante et dans la majorité des cas, trop petit pour permettre au potentiel de membrane d'atteindre le seuil du PA. - si la libération de glutamate par la fibre présynaptique coïncide avec une dépolarisation du dendrite, les canaux associés à un second récepteur du glutamate, le récepteur NMDA, peuvent s'ouvrir. L'entrée de Ca qui résulte de cette ouverture va conduire à une potentialisation de la réponse des récepteurs AMPA, en partie par incorporation à la membrane post-synaptique de récepteurs AMPA pré-assemblés sous la membrane post-synaptique. Le récepteur NMDA apparaît ici comme un "détecteur de coïncidence" : l'entrée de Ca ne se produit que lorsque la liaison de glutamate sur les récepteurs NMDA coïncide dans le temps avec la dépolarisation du dendrite. Cette dépolarisation est induite par le potentiel d'action "antidromique" qui remonte du corps cellulaire, et qui signale donc à la synapse qu'il y a eu émission du potentiel d'action - soit du fait de l'activation répétée de la synapse étudiée (potentialisation homosynaptique), soit du fait de l'association dans le temps de l'activation de cette synapse avec celle d'une autre entrée synaptique (potentialisation associative). Le premier cas est précisément ce qu'avait prédit Hebb en écrivant : "Lorsque l'axone d'une cellule A est prêt de l'excitation de la cellule B et que de manière répétée ou persistante il contribue à faire décharger celle-ci, il se produit dans l'une des cellules ou dans les deux un processus de croissance ou de changement métabolique qui, à l'intérieur du groupe des cellules capable d'activer B, augmente l'efficacité de A". L'explication "moléculaire et cellulaire" qui a été donnée de la LTP est indéniablement un succès majeur (même si la séquence des processus intracellulaires reste discutée). Notons qu'un processus symétrique de la potentialisation, la dépression de long terme, est présent dans les mêmes synapses et permet d'expliquer qu'au cours de la vie de l'animal, le système ne se sature pas. 7/ Où va l'analyse des signaux neuronaux ? Nous entrons dans le XXIe siècle avec une image solide de ce qu'est un neurone, et une conscience aiguë de leur diversité. Des développements prévisibles vont se faire dans deux directions opposées : du niveau cellulaire vers le niveau subcellulaire, et du neurone vers le réseau. Dans le mouvement vers l'analyse "subcellulaire", un objectif majeur est de comprendre le fonctionnement des dendrites et, au delà, des épines dendritiques. Ces protubérances d'une fraction de µm, identifiées dès le début du siècle (1909) par Cajal, se comptent en milliers sur les cellules pyramidales de l'écorce cérébrale. L'avènement de la microscopie électronique a montré que l'épine portait en général une synapse excitatrice (et par ailleurs 90 % des synapses excitatrices s'effectuent sur des épines). Il est probable que l'épine (au delà, le contact synaptique) peut être considérée comme un module de base des opérations neuronales et que, par exemple dans la LTP, la "plasticité synaptique" est la plasticité d'une épine. Les épines dendritiques sont trop petites pour être accessibles aux électrophysiologistes. Mais leur étude est entrée récemment dans une nouvelle phase grâce à la combinaison de deux méthodes complémentaires : les développements de l'imagerie calcique, qui permet de suivre "en direct" l'évolution de la concentration de Ca cytoplasmique, et le développement de nouvelles microscopies (microscopie confocale, microscope à deux photons) qui ont permis d'aborder l'échelle jusque là "interdite" du micromètre. Une des images les plus significatives dans ce domaine est sans doute celle de Denk et al. publiée en 1996, montrant une épine dendritique activée dans une cellule pyramidale du cortex in vivo. L'autre tendance d'avenir vise à passer de l'analyse d'un neurone, ou d'un couple de neurones, à l'étude simultanée de nombreux neurones d'un ensemble. Une des figures les plus influentes de la neurophysiologie des cinquante dernières années a sans doute été Steve Kuffler, qui plus que nul autre a montré que l'étude intelligente du fonctionnement d'un neurone pouvait donner des informations beaucoup plus riches sur le fonctionnement cérébral que toutes les approches "globales" disponibles à son époque. Mais on peut se demander si nous ne sommes pas à la veille d'un changement. La combinaison de nouveaux moyens d'enregistrement (en particulier optiques) avec le développement de moyens de calcul d'une puissance extraordinaire pourrait bien annoncer une ère où les enregistrements "multi-unitaires", combinés à des modèles de plus en plus raffinés de réseaux neuronaux, deviendraient à la fois faisables et interprétables. Un des textes les plus célèbres de Sherrington, écrit en 1940 (Man on his Nature), décrit le cerveau comme un "métier enchanté", (enchanted loom: métier étant pris ici au sens de métier à tisser), où "des millions de navettes clignotantes tissent un patron changeant mais toujours significatif". Nous sommes peut-être à la veille de voir se matérialiser cette vision prophétique. © Utls.